Les humanitaires ont aussi besoin d’être accompagnés

Il y a quelques jours je suis rentrée d’une semaine en Grèce d’une mission bénévole avec Arche Suisse Beyond Borders pour accompagner les humanitaires de METAdrasi travaillant avec des réfugiés. Nous avons animé des workshops sur la gestion du stress et des traumatismes et donné des séances individuelles d’hypnose à des interprètes, enseignants, coordinateurs, gestionnaires de projets, et au staff administratif. Nous avons travaillé directement dans les camps de réfugiés, dans des écoles et au siège de l’ONG. C’était une expérience incroyable qui m’a profondément marquée, mais de manière assez inattendue…

Alors que je me préparais pour cette mission, je m’attendais à ce que la plus grande source de stress pour ces humanitaires soit le fait d’être confronté aux histoires de vie tragiques des réfugiés. Des histoires et des images de viol, violence, torture, et de la mort que ces réfugiés ont vécu dans leur propre pays, lors de leur périple pour la Grèce et pour certains dans le quand même. Pour certains de ces humanitaires, c’était le cas mais la plupart des sessions individuelles que j’ai données avaient pour sujet leur propre vie privée.

Je savais que les travailleurs humanitaires sont sujet à souffrir de stress cumulatif et d’épuisement professionnel lié à la nature de leur travail ainsi qu’à leur motivation et investissement personnel. Cette expérience m’a ouvert les yeux sur cette sorte de « schizophrénie » entre leur travail d’humanitaire confronté à la souffrance humaine dans des conditions de stress intense et leur propre vie privée. De toutes les difficultés qu’ils rencontrent, celles qui m’ont le plus marquée sont leur sentiment de culpabilité et d’impuissance les menant à négliger leurs propres besoins personnels et pouvant aboutir à de l’épuisement professionnel. J’ai ressenti de leur part un profond besoin de reconnaître leur souffrance personnelle, de s’autoriser à prioriser leurs propre besoins et d’être eux-mêmes accompagnés.

A comparer leur vie avec celle des réfugiés, ils perçoivent leurs besoins et souffrance comme négligeable. Leur besoin de repos, de se déconnecter du travail, et même une simple pause déjeuner peuvent être perçus comme triviaux face aux besoins de nourriture, d’abris et de sécurité des réfugiés. Par conséquent, dire « non », poser des limites peut être extrêmement difficile et s’accompagner d’énormément de culpabilité. De la même manière, leurs problèmes personnels peuvent paraître insignifiants. Ils ne méritent pas leur attention et ils peuvent se sentir coupable de leur accorder du temps ou de l’énergie. Malheureusement, les ignorer contribue au niveau de stress général et n’efface pas la souffrance et la culpabilité de ne pas se sentir capable de donner le meilleur d’eux-mêmes. La souffrance et la culpabilité se font ressentir dans tous les cas. En donnant tout leur coeur, toute leur énergie et tout leur enthousiasme, ils courent le risque de se perdre dans leur mission.

La culpabilité peut également se combiner à un sentiment d’impuissance lié à l’impossibilité de contrôler leur impact sur la vie des réfugiés. Venant du monde de l’entreprise, j’ai vécu ce sentiment d’impuissance, de ne pas avoir d’impact concret et réel sur la vie des gens. J’ai réalisé que même les humanitaires pouvaient ressentir ça! Etre un simple maillon dans une très grande chaîne. Les interprètes ne sont qu’une voix autorisée à traduire des mots. Les enseignants offrent un véritable sanctuaire pour les mineurs non accompagnés mais ne peuvent contrôler ce qui leur arrivera. Les employés au siège ont l’impression d’avoir moins d’impact n’étant pas directement sur le terrain et leur champ d’action peut être limité par des facteurs internes et externes. Ce sentiment d’impuissance peut se transformer en frustration, en colère et cynisme. Il peut les mener à perdre le sens et la foi en leur mission, perdre le phare qui les guidait dans les moments difficiles. Combiné à la fatigue, il peut contribuer à l’épuisement professionnel et mener à ce moment où le corps dit « stop » et ne peut plus aller de l’avant.

Par conséquent, il y a un besoin de concilier la dualité entre la réalité de leur travail et leur vie personnelle en prenant conscience de leurs difficultés et en s’autorisant à prioriser leurs propres besoins. Le stress professionnel peut plus facilement être débriefé avec les collègues. Malheureusement, les difficultés personnelles ne sont pas discutées et demeurent majoritairement enfouies. La première étape est de prendre conscience et reconnaître ces difficultés. Investir du temps et de l’énergie pour les résoudre n’est pas chose aisée. Cela peut demander un travail à un autre niveau, une exploration de la perception de sa propre valeur et des motivations plus profondes à faire ce type de job. Cela pose la question du respect de soi, de mettre en place des limites saines et d’apprendre à dire « non » sans se sentir coupable. Au final, la nécessité est peut-être encore plus grande pour les travailleurs humanitaires d’entreprendre cette exploration personnelle pour leur permettre de donner le meilleur d’eux-mêmes de manière saine et durable.

Alors que je partageais ces observations avec une amie, j’ai réalisé que cette expérience personnelle pouvait résonner au-delà du monde humanitaire et trouver écho auprès de tous les travailleurs sociaux et toute personne dont la mission est d’accompagner et de prendre soin d’autrui. Il est évident que je ne partage ici que mes propres pensées et que cela n’a pas pour but d’être pris comme une vérité.

J’adorerais lire vos propres avis et observations sur le sujet.

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